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par Eric Le Boucher
LE MONDE | 13.12.03 | 12h20 CHRONIQUE DE L'ÉCONOMIE
Que Jacques Chirac , François Pinault et d'autres
soient outrés par le comportement du procureur californien dans
l'affaire Executive Life, cette compagnie d'assurances californienne rachetée
illégalement par le Crédit lyonnais en 1991, est très
compréhensible.
D'abord sur le principe. Voilà une justice acharnée dont
le but ne semble pas être de punir les coupables, mais d'obtenir
un maximum de zéros sur le montant d'un chèque. Voilà
un procureur qui vend, au plus cher, l'action pénale, chose révulsante
dans la conception française du droit.
Voilà un premier accord acquis en septembre, puis
remis en cause par ce même procureur, qui en soustrait Jean Peyrelevade,
PDG du Crédit lyonnais, pour réclamer plus encore d'argent,
en rupture même avec les habitudes du droit contractuel américain.
Voilà, in fine, qu'est brandie la menace d'une suppression de l'agrément
bancaire du Lyonnais aux Etats-Unis, ce qui, évidemment, modifie
du tout au tout les rapports de force : les Français n'ont le choix
que de payer. Un vrai racket, comme le dit François Pinault.
CELLULE DE GUERRE
N'empêche. Sur ce dossier, la France a accumulé,
comme rarement, les ignorances, les bévues, les faiblesses et les
querelles intestines. Elle paiera finalement près de 1 milliard
de dollars un compromis qu'elle aurait pu obtenir pour 100 millions il
y a trois ans.
Il est assez cocasse de voir que le gouvernement a répondu
cette semaine positivement à Bernard Carayon, député
UMP du Tarn, qui propose, dans un rapport sur "l'intelligence économique",
de créer, dans des cas pareils, une "cellule de guerre"
auprès du premier ministre. Dans l'affaire Executive Life, elle
aurait été pour le moins utile...
Perdre ses naïvetés devant le fonctionnement
de la justice américaine et apprendre à mieux défendre
les intérêts français ? Bernard Carayon pose le problème
beaucoup plus globalement. Il explique, très justement, que, "curieusement,
la France a développé une schizophrénie : sociale-démocrate
et interventionniste dans la définition de ses politiques économiques
nationales, libérale dans sa perception des relations économiques
internationales. Or, chez les Anglo-Saxons, c'est exactement l'inverse".
DES PANTALONS GARANCE
Dans la jungle du commerce mondial, les Américains
n'ont jeté aucune des armes microéconomiques défensives,
comme les aides massives à la recherche-développement, les
commandes réservées à leurs entreprises -voir les
contrats de reconstruction en Irak annoncés cette semaine-, le
protectionnisme ou la dévaluation monétaire (qu'est-ce d'autre
que la baisse du dollar ?), sans oublier la mobilisation active des services
de renseignement.
"Ils se sont dotés d'une doctrine volontariste
et globale de défense de leurs intérêts", selon
Philippe Caduc, président de l'ADIT (Agence pour la diffusion de
l'information technologique), qui estime à 30 milliards de dollars
les crédits des différentes agences de sécurité
et d'espionnage américaines et leurs effectifs à 100 000
personnes, dont 40 % travaillent à la guerre économique
: recueil et analyse des informations par le système Echelon, contrôle
du Web, etc. Un système qui a rebasculé les préoccupations
de sécurité devant celles de l'économie après
le 11 septembre, mais qui, dans son ensemble, a été encore
"durci" depuis.
Or, en France, le diagnostic est affligeant. Nos soldats
économiques portent encore, comme en 1914, des pantalons garance.
D'abord, parce que l'Etat n'a même pas identifié les intérêts
économiques et scientifiques majeurs du pays. "Parler de politique
industrielle est devenu indécent", déplore le rapport.
D'où "un déficit patent de vision stratégique".
Le ministère de la défense et celui des finances viennent
seulement d'engager une réflexion sur la dépendance technologique
des armées et des entreprises. Les structures administratives censées
anticiper les évolutions scientifiques, technologiques, économiques
ou sociétales existent, mais elles sont "éloignées
du décideur politique et dotées de faibles moyens".
Seconde faiblesse française : la division public/privé.
Le cas d'Executive Life fait la coûteuse démonstration de
la liberté offerte au procureur californien d'utiliser contre le
Crédit lyonnais la collaboration du groupe Pinault avant de se
retourner contre lui.
LE DROIT "MOU"
La défense des intérêts économiques
passe aussi par la protection contre les "nouvelles menaces"que
sont la grande perméabilité des systèmes financiers,
les pirates sur Internet ou l'utilisation de la désinformation.
Pierre de Bousquet de Florian, directeur de la DST (direction de la surveillance
du territoire), évoquait une "explosion des man¦uvres
de désinformation", lors d'un colloque récent aux Invalides
sur "l'intelligence économique", en soulignant l'éclosion
des groupes d'influence comme les sociétés de lobbying et
certaines ONG (organisations non gouvernementales). Ces ONG - Philippe
Caduc en dénombre plus de 8 000 - utilisent des méthodes
inventives, se font "prescripteurs d'opinion, fabriquent du droit",
un droit dit "mou", qui dérange beaucoup les Français
parce qu'il s'impose non par ses principes mais par son usage.
MONOPOLES ANGLO-SAXONS
Paul Calandra, directeur de la société de
conseils Antée, donne en exemple l'ONG américaine Trace,
qui s'arroge le droit "mou", mais décisif, de distribuer
un label mondial d'agrément aux intermédiaires. Bernard
Carayon souligne que se constituent ainsi, sans réaction en France,
de "véritables monopoles anglo-saxons dans les métiers
stratégiques de l'audit, de l'innovation, de l'influence...".
A Bruxelles, les Britanniques ont cinquante fois plus de lobbyistes que
les Français. La France manque de sociétés de renseignement
privées, et celles qui existent ne semblent pas toujours d'une
éthique irréprochable.
Le concept d'" intelligence économique"
sent encore beaucoup la "barbouzerie" en France. Bernard Carayon,
après d'autres, voudrait en faire tout autre chose : la défense
bien comprise des intérêts français de long terme,
bref, une nouvelle politique industrielle. Le gouvernement, dit-il, l'a
écouté. On voudrait en être convaincu.
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