Le temps de l'exubérance est révolu
L'actionnariat salarié atteint l'âge de raison
La Tribune - édition du 23 novembre 2004
Erwan Seznec
Les Champions de l'Actionnariat Salarié en France (tableau)
Remis de la déprime qui a suivi l'explosion de la bulle des années 1999-2000, les actionnaires salariés sont toujours là. Peut-être pas aussi riches qu'ils ont pu l'espérer brièvement, mais solidement ancrés dans le paysage économique français. Directions et syndicats apprennent à vivre avec ces partenaires atypiques dont le pouvoir exact est difficile à évaluer.
Ils se voyaient déjà au volant d'une Maserati, et deux mois plus tard il ne leur restait même plus de quoi acheter la roue de secours." Présidente de l'Association France Télécom des actionnaires salariés (Aftas), Monique Desheraud a vu nombre de ses collègues découvrir à vitesse accélérée la réalité des actions, la richesse virtuelle et l'explosion d'une bulle spéculative. Des dizaines de milliers de salariés et de fonctionnaires qui n'avaient jamais possédé de titres ont souscrit à la première ouverture du capital de l'opérateur télécoms, en 1997. Bien leur en a pris.
Un an plus tard, les actions proposées à 22 euros (et qui leur en avait coûté environ la moitié, par le jeu de l'abondement, des attributions gratuites et de diverses remises) cotaient déjà plus de 40 euros. La deuxième tranche, proposée aux salariés en 1998, fut massivement souscrite. "Même les délégués syndicaux qui étaient contre l'ouverture du capital achetaient discrètement, se rappelle Monique Desheraud. Fin 1999, on nageait en pleine euphorie, le titre France Télécom frôlait les 180 euros. Les actions étaient bloquées pour cinq ans sur les Fonds communs de placement (FCP), mais tout le monde se frottait les mains. Fatalement, quand la bulle a explosé en mars 2000, la descente a été très, très mal vécue." Mi-novembre 2004, le titre est revenu à 22 euros, son niveau de 1997. Actuellement, France Télécom compte 184.000 salariés ou anciens salariés actionnaires en France, pour seulement 130.000 personnes en activité. Collectivement, ils représentent 2,26 % du capital. "Beaucoup attendent, résume la présidente de l'Aftas. Tant qu'on n'a pas vendu, on n'a pas perdu !"
Des écarts énormes
Il est toutefois clair que le temps de l'exubérance irrationnelle est révolu. Avec une crise boursière d'expérience, les salariés actionnaires français (dont le salon annuel Actionaria se tenait à Paris le week-end dernier) arrivent à l'âge de raison. Selon les chiffres de la Fédération des associations d'actionnaires salariés (FAS), ils sont plus de 6 millions, possédant un portefeuille de produits financiers d'une valeur moyenne de 6.000 euros, investi à 45 % en actions de leur entreprise et à 55 % en autres produits (actions, obligations et monétaires). "Mais il existe des écarts énormes, souligne Jean-Claude Mothié, président de la FAS. A la Société Générale , par exemple, certains détiennent deux à trois ans de salaire en actions."
Sans surprise, les personnels des ex-entreprises publiques sont surreprésentés dans l'actionnariat salarié, ayant bénéficié d'offres préférentielles depuis 1986 et les privatisations de la Société Générale , de Saint-Gobain et d' Elf Aquitaine, lancées par le ministre de l'Economie Edouard Balladur (1).
Globalement, les offres proposées au personnel des entreprises, publiques ou privées, ont toujours rencontré un vif succès : achat à un prix inférieur à celui du marché, abondement, actions gratuites, exonération de charges sociales et d'impôt sur les plus-values dans le cadre des plans d'épargne entreprise... Les avantages sont nombreux et la contrepartie demandée (le blocage de l'épargne pendant cinq ans) paraît raisonnable dans le cadre d'un placement à long terme.
Longtemps méfiants
Ces incitations ont contribué à ancrer l'actionnariat salarié dans le paysage économique français. "Plus personne aujourd'hui ne croit que c'est un effet de mode et que les Français vont se détourner de la Bourse", constate Jean-Claude Mothié. "Les syndicats ont longtemps été méfiants, voire franchement hostiles en ce qui concerne la CGT, ajoute Philippe Chartier, président de l'Association des salariés actionnaires de Renault , mais il est clair aujourd'hui qu'ils ont l'impression d'avoir raté le coche. "On existe [dans une société cotée sur trois, Ndlr], on est nombreux. Maintenant, quelle est notre place exacte dans l'entreprise, c'est une tout autre affaire." Pas d'attribution de locaux aux associations, pas de crédit d'heures aux porte-parole, rien ou presque dans le Code du travail... Juridiquement, les "AS" existent surtout grâce à la loi de modernisation sociale, qui leur donne droit à un siège au conseil d'administration, dans la mesure où ils atteignent 3 % du capital de l'entreprise. Ils siègent également au conseil de surveillance des fonds communs de placement, mais pas dans tous les groupes.
Vis-à-vis de la direction, en revanche, tout se joue sur le registre informel, à de rares exceptions près. Steria entre dans cette dernière catégorie. 3.600 salariés actionnaires contrôlent 20 % du capital de la SSII et siègent officiellement dans les instances de décision de la société. Celle-ci s'est lancée dans l'actionnariat salarié dès 1969, les premières ordonnances fixant des règles en la matière remontant seulement à 1967. "A travers notre représentation au comité stratégique du groupe, Soderi, nous sommes associés à toutes les décisions importantes de Steria , comme par exemple le rachat des activités services de Bull , explique Christian Colmant, président de l'actionnariat salarié. La direction y trouve aussi son compte dans la mesure où nous constituons une protection anti-OPA hostile. La Compagnie des signaux s'y est essayée en 1995, avant que nous soyons cotés en Bourse. Les salariés ont refusé l'offre parce que le projet industriel ne leur plaisait pas et l'OPA s'est arrêtée tout de suite." Les salariés actionnaires de la Société Générale ont joué un rôle sensiblement comparable face à la tentative de prise de contrôle de la BNP en 1999.
A l'inverse, les salariés actionnaires d' EADS ne possèdent pas de siège au conseil d'administration. "Nous représentons plus de 3 % du capital mais EADS est une société de droit néerlandais, rappelle Daniel Freizmuth, président de l'association maison Action'Air. Nous avons fait une demande ; elle a été rejetée. On a le sentiment d'une sorte d'alliance objective entre les syndicats et la direction pour nous laisser sur la touche. Dans le débat sur le rapprochement entre EADS et Thales , on entend l'Apat (Association du personnel actionnaire de Thales ), mais pas Action'air..."
Se faire entendre
Forte de 3.000 adhérents (le groupe compte 42.000 actionnaires sur 65.000 salariés) contrôlant 6 % du capital, l'Apat a effectivement pris position haut et fort contre une union avec EADS . "Le projet ferait sans doute monter nos actions, raconte la porte-parole Marie-Laure Charles, mais nous y sommes hostiles en tant que salariés. Il y a un fort attachement à l'entreprise, surtout parmi les ex- Thomson qui forment le noyau dur de l'association. L'Apat a été créée pour lutter contre le démantèlement de Thomson -CSF, et aujourd'hui nous luttons contre démantèlement de Thales . Nous nous faisons entendre par le haut, avec un administrateur au conseil stratégique, mais aussi sur le terrain, en allant voir les directeurs de chacune des six divisions."
Apparus seulement en juin 2004, à l'occasion de la vente d'une partie du capital par l'Etat, les salariés actionnaires de Snecma n'ont guère eu l'opportunité de se prononcer sur le rapprochement avec Sagem annoncé fin octobre. "Pour le moment, précise Jean-Frédéric Harvey, responsable des relations actionnaires chez Snecma , les salariés contrôlent 3,3 % du capital. Mais ils vont monter à plus de 17 % dans le nouvel ensemble issu de la fusion avec Sagem , chez qui les salariés contrôlent 30 % du capital (2). En attendant, pour nous, ils constituent simplement des minoritaires. Je ne sais même pas qui est actionnaire et qui ne l'est pas, les fichiers sont gérés par un prestataire externe."
Si les fusions et les alliances permettent d'estimer assez précisément le poids en interne des associations d'actionnaires salariés, elles révèlent aussi l'inconfort de leur position. "Par exemple, rien n'est prévu pour rapprocher deux associations d'actionnaires salariés, explique Vincent Duftoy, président de Crédit Lyonnais actionnaires salariés (CLAS) et délégué général de la FAS. Actuellement, nous avons des discussions difficiles avec l'association de salariés actionnaires du Crédit Agricole . Comme le CA nous rachète, la logique voudrait que leur structure nous absorbe, en même temps que nos FCP respectifs fusionnent. Or, nous sommes infiniment plus gros, puisque nous pesions de 5 % à 6 % du capital du Lyonnais et que nous sommes descendus à 1,3 % du nouvel ensemble." A mots couverts, les représentants des salariés du Lyonnais, attachés à leur indépendance, évoquent aussi l'influence des syndicats sur l'actionnariat salarié au Crédit Agricole . Un thème qui revient souvent dans les propos des représentants d'actionnaires salariés. "Les syndicats ne se risquent pas à une volte-face idéologique trop voyante, analyse le président d'une association, mais l'idée d'une OPA sur l'actionnariat salarié est dans l'air. Les postes aux conseils de surveillance des FCP les tentent fortement, sans parler des postes éventuels aux conseils d'administration."
Selon Jean-Claude Mothié, les deux types de représentation doivent rester strictement séparés. "Les rôles sont distincts et complémentaires. Nous avons un volet patrimonial qui est totalement étranger aux syndicats. Et dans le dialogue avec la direction, notre culture n'est pas celle du contre-pouvoir, mais de l'accompagnement. Nous n'exposons pas sur la place publique nos différends."
La relation salariale affaiblie
Pour Pierre-Yves Chanu, conseiller confédéral en charge du dossier à la CGT et membre du Comité intersyndical de l'épargne salariale (CIES), il n'est plus question d'opposition systématique à l'actionnariat salarié. "Ça affaiblit la relation salariale, mais si les gens veulent épargner davantage, c'est leur problème. Disons que nous som-mes beaucoup plus favorables à l'épargne salariale dans le cadre de la loi Fabius. Les FCP investis à 100 % dans une entreprise sont risqués, les salariés mettent tous leurs oeufs dans le même panier... Cela dit, nous demandons bien sûr à ce que les salariés aient des représentants au conseil d'administration."
Chargé de la protection sociale et de la vie économique à la CFDT, membre de la commission exécutive, Gaby Bonnand va plus loin. "Les actionnaires sont devenus importants et le syndicalisme ne peut plus se situer simplement dans le cadre d'une confrontation manager-syndicat. Nous sommes prêts à nous impliquer dans l'actionnariat salarié pour le réorienter vers des fonds multi-entreprises socialement responsables." Sur ce point, les syndicats vont se heurter à une politique constante des sociétés françaises, qui incitent leur personnel à choisir des FCP investis très largement en actions maison, via des prix d'achat inférieurs à ceux du marché. "On a vu ce que cela pouvait donner chez Vivendi ...", commente sobrement Gaby Bonnand. "La diversification est une règle boursière élémentaire, renchérit Jean-Claude Mothié. Nous n'avons pas attendu Enron pour le dire."
Erwan Seznec
(1) La loi prévoit que 10 % de la part de l'Etat est réservée aux salariés ou ex-salariés en cas de privatisation totale ou partielle.
(2) Les représentants des salariés actionnaires de Sagem n'ont pas souhaité commenter cette perspective.
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